À propos

Ce site propose des textes sur l’art, le non-art, la culture et la civilisation accompagnés d’oeuvres picturales les unes dues à l’auteur, d’autres à des artistes méconnus du XXe siècle dont plusieurs toujours actifs. Il s’adresse à ceux qui n’applaudissent pas à l’abandon par l’Occident de ce que Toynbee nommait « son droit d’aînesse ». Héritier d’une vieille civilisation, c’est sa nouvelle barbarie, fille de la technique et du marché, qu’il a exportée. Nullement son art mais le non-art. Ne procédant pas d’une tradition, ce dernier ne peut en heurter aucune et son néant nourrit le relativisme et le nihilisme. Nous pâtirons de de plus en plus de ces renoncements car ils nous désarment face à toutes les menaces.


Docteur en philosophie et en arts plastiques, peintre, ancien maître de conférences au département de philosophie de l’université de Paris VIII, Kostas Mavrakis fut l’animateur dans les années 70 de la revue maoïste Théorie et Politique. Il a publié des livres sur le trotskysme, la politique étrangère de la Chine, l’art et le non-art, Alain Badiou ainsi qu’une soixantaine d’articles. Une rubrique est consacrée à la liste de ses publications les plus récentes dont les titres sont suivis d’extraits.

 

L’article qui suit, publié dans le n° 70 (juillet 2000) du bulletin des professeurs d’arts plastiques offre un aperçu des positions adoptées par l’auteur en matière d’enseignement du dessin (et de la peinture). 

 

LE GOUT S’EDUQUE, LE JUGEMENT SE FORME, L’ART S’APPREND

Un tel titre se heurte aux idées reçues par ceux qui sont assez ringards pour se vouloir à la pointe de la modernité. Ils n’acceptent pas qu’il y ait un bon et un mauvais goût dont on pourrait discuter, ni  que certains jugments de valeur soient fondés et d’autres non. Contre la doxa contemporaine j’affirme, en effet, que l’art n’est pas réductible à la fulguration du génie (à quoi nous devons les rayures de Buren et les carrelages de Renaud !) mais comporte une part de savoir-faire susceptible d’être appris à l’école. Comment se fait-il que des vérités aussi lumineuses, défendues jadis ou naguère par La Bruyère et Lévi-Strauss, soient aujourd’hui méconnues? Selon Anne Cauquelin les « artistes contemporains » le sont pour autant qu’ils prennent le contre-pied de ce qui est tenu pour de l’art au moment où ils interviennent. Il faudrait en permanence faire table rase de l’art même le plus récent. Une telle conception aboutit nécessairemnt au non-art puisque celui-ci est ce qu’il y a de plus éloigné de l’art quelle qu’en soit la définition. C’est en pratiquant le non-art qu’on a quelque chance de passer pour original, novateur, révolutionnaire, bref contemporain. Ce dernier mot a remplacé depuis 1975 environ l’expression décrédibilisée d’ »avant-garde ». Elle semblait annoncer on ne sait quelle ère nouvelle dont l’avènement était toujours pour demain. Ayant commencé par fétichiser le novum, notre société a fait du ready made le paradigme de l’art. Résultat: nous sommes maintenus dans la répétition depuis 1914! C’est ainsi qu’on en est venu à remplir les musées d’objets hétéroclites choisis parce qu’ils n’ont rien de commun avec la peinture ou la sculpture au sens ordinaire des mots. Mais si un tas de charbon, un pot de fleurs, une boîte de « merde d’artiste » peuvent être à l’honneur au musée sans avoir coûté de la peine dans l’atélier, le mot art n’a plus de sens assignable. On ne peut distinguer ce qui en relève de ce qui lui est étranger et encore moins les oeuvres réussies de celles qui sont ratées. Quand n’importe quoi peut être qualifié d’art et n’importe qui d’artiste selon le mot de Beuys et qu’on prétend, comme Thierry de Duve, abolir les beaux-arts pour leur substituer cet « art en général » dont la généralité dénonce le néant, alors la transmission du savoir-faire minimal qui conditionne la pratique artistique est bien menacée. Il est vrai que les élèves de l’école dont rêvait Thierry de Duve « devront apprendre quand ils choisiront dans l’infini diversité des esthétiques et des techniques de ne pas faire n’importe quoi mais bien ceci ou cela, qu’ils assumeront comme leur travail ». En réalité, les apprentis artistes auxquels il pense ne seraient pas appelés à choisir entre des esthétiques et des techniques artistiques mais exclusivement entre des objet ou des gestes anartistiques qui leur permettraient d’innover (tout en restant sur le même terrain) par rapport à un tronçon de rail, un moulage de pince à linge, une toile lacéré, un téléviseur brisé. Une telle liste, sur laquelle les cognoscenti auront placé des noms célèbres, ressemble à la classification chinoise citée par Borgès ou à l’inventaire de Prévert. Quoique les possibilités offertes soient en nombre infini la liberté de celui qui se veut artiste est des plus restreintes puisqu’on lui permet tout sauf d’être artiste. Les ruptures « libératrices » qui ont marqué la résistible ascension du modernisme ont consisté avant tout en une accumulation d’interdits. On a ainsi exclu successivement la mimésis illusionniste, puis la perspective, puis toute figuration, puis toute suggestion de l’espace tridimensionnel, puis toute forme (monochromes), puis la peinture de chevalet et enfin tout souci esthétique.

Ce faisant on a substitué le non-art à l’art, qui se définit comme une pratique créatrice de formes prégnantes et signifiantes source d’émotion esthétique. L’essence de la peinture consiste à prélever mimétiquement dans le visible les éléments de son langage signifiant (la sculpture y puise surtout des figures) et à produire l’illusion de l’espace, du volume et de la lumière. Le non-art obéit à l’injonction de contredire point par point ces définitions. Puisque l’Etat pèse de tout son poids pour imposer dans les lieux de visibilité publique le (non)-art officiel, comment pourrait-il souffrir le maintien d’un enseignement artistique? Celui-ci implique la transmission (sens originel du mot « tradition ») d’un savoir et d’un savoir-faire. En évaluant l’acquisition, l’enseignant d’une part aide l’élève à corriger ses fautes et à surmonter ses points faibles, d’autre part contribue à remplir une des fonctions sociales de l’école, la sélection et l’orientation. C’est ainsi que peuvent converger les aptitudes naturelles, le travail personnel et l’enseignement dispensé. Celui-ci impose qu’on prenne au sérieux les notions de critère (pour juger, par exemple, la correction d’un dessin ou d’un écrit), de règle ou de précept (pour satisfaire aux ritères), de métier (ensemble de savoir-faire), de talent (facilité dans l’acquisition du métier). S’il n’en était pas ainsi, comment pourrait-on distinguer le beau du laid, le réussi du raté. Le peintre, comme le poète, adresse à son oeuvre en voie de réalisation les critiques les plus sévères et la soumet à des remaniements parfois drastiques. Ce n’est sûrement pas sans de bonnes raisons qu’il en a toujours usé ainsi s’imposant un an de travail pour peindre un tableau (Vermeer) ou vingt jours pour une tête seulement (Dürer). On dit parfois que l’art ne s’enseigne pas. C’est au contraire ce qui s’enseigne si l’on prend le mot en son sens premier de techne qui en fait un synonyme de métier. Ce qui ne se communique pas c’est le talent et encore moins le génie. Or leur manifestation suppose la maîtrise du métier. « Artisan d’abord » disait Andrè Gide. Autrement dit, le génie suppose et contient le praticien doué. Il n’y a pas de génie sans virtuosité, ni de talent inhabile ou ignorant. C’est à condition de connaître les règles qu’il est possible d les trangresser ponctuellement à des fins expressives « to snatch a Beauty beyond the Reach of Art » disait Alexander Pope. Assimiler la leçon des Maîtres (et, pour commencer, des maîtres) a toujours été considéré comme un passage obligé pour quiconque se propose de réaliser une oeuvre qu’elle soit modeste ou marquante. L’exemple de l’autodidacte Van Gogh priant sans cesse son frère de lui envoyer des manuels de peinture et recopiant inlassablement les exercices au fusain de l’excellent peintre académique Bargue, montre que l’appropriation scolaire des procédés les plus conventionnels est nécessaire à l’épanouissement d l’originalité. Or le prétendu art contemporain jette par dessus bord règles, préceptes, critères au nom d’un génie auquel tous ses adeptes prétendent sans rire. En littérature, théâtre, cinéma il y a des critères de compétence minimale, de professionnalisme, d’excellence. C’est pouquoi ce sont des disciplines vivantes qui s’adressent à un large publique. Le non-art est en revanche retranché dans l’espace que délimitent les institutions subventionnées par l’Etat, d’une part, les avenues du grand capital et de la spéculation, d’autre part. Il ne subsiste que grâce à la connivence des trois M : les musées, les marchands, les médias.

Un acteur, un écrivain qui sont appelés à aider les élèves d’un lycée à travailler sur une pièce de théâtre ou à écrire un texte, leur font faire des progrès que chacun peut apprécier. Qui oserait prétendre qu’il en va de même pour l’intervention d’un professionnel de l’ »art contemporain », c’est-à-dire d’un anartiste favorisé par les achats d’une FRAC quelconque? Son rôle ne peut être que celui de l’endoctrinement des élèves dont il importe que soit stérilisé l’esprit critique vis-à-vis du non-art qui se veut art tout en pratiquant la subvertion subventionnée de tout art. Seul un savoir-faire, bien commun à tous les professionnels d’un domaine donné, peut être transmis et le non-art contemporain se constitue, nous l’avons vu, sur la base de la destruction de cet héritage. On ne saurait enseigner sans inconséquence les arts plastiques en étant ne serait-ce que moderniste. Ceux parmi les professeurs qui adoptent cette posture par conviction ou snobisme scient la branche sur laquelle ils sont assis car quelle serait leur légitimité par rapport à un charlatan, un graffitiste, un animateur de quartier?* Pour retrouver la culture artistique perdue il faut comprendre le lien dialectique dans l’histoire de l’art entre continuité et discontinuité et, dans le travail créateur, entre convention et invention. Les artistes ont toujous commencé par imiter la nature vue à travers les modèles antiques et les maîtres plus proches pour inventer, dans un second temps, un monde imaginaire convaincant parce que vraisemblable. Certains redoutent qu’une telle conception conduise à liquider la modernité. Cette crainte est ridicule. Le gothique était le « style moderne » à l’époque où Brunelleschi s’inspirait de l’antiquité. Il n’y a pas si longtemps le linoléum et le formica c’était « moderne ». Pourtant ceux qui n’en voulaient pas étaient « en avance » sur leurs contemporains et anticipaient la préférence actuelle pour les matériaux traditionnels.Puisqu’on nous prêche la modernité, qu’on y adhère au sens de ce mot chez Baudelaire. Il se moquait du « progrès » comme de l’ »avant-garde » et aspirait à une synthèse poétique entre le présent et l’éternel retrouvant ainsi la thèse d’Hegel pour qui l’universel se donne dans le particulier. Je ne propose pas un retour en arrière mais de retrouver l’intemporel indépendant des modes, cette part d’invarient au coeur de l’humain. Refusant l’obscurantisme moderniste d’un siècle révolu en renouant les fils brisés de notre tradition artistique, telle est la tâche exaltante que l’histoire met à l’ordre du jour. Cours collègue, le vieux (et monstrueux) vingtième siècle est derrière toi! dirai-je en paraphrasant une citation de mai 68.

Livres

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