Houellebecq et l’art

28 septembre 2010
Par Mavrakis

Dans ma note : « Le mystère Murakami » publiée le 16 septembre, je m’interrogeais sur le soudain esprit critique dont faisaient preuve les journalistes vis-à-vis de cet anartiste japonais invité à squatter les appartements royaux de Versailles. Faute d’une meilleure explication, je supposais que le dernier livre de Houellebecq avait contribué à délier les langues. Me suis-je aventuré trop loin en attribuant à ce romancier à succès un point de vue lucide sur le non-art ? Ai-je confondu chez lui goût de la provocation et courage ? Avec un tel farceur, la prudence s’impose car il s’arrange pour qu’on ne soit jamais sûr du sens des propos ou des pensées qu’il prête à ses personnages.

Prenons le principal d’entre eux : Jed Martin, individu très ordinaire et néanmoins tout à fait singulier comme l’indique la combinaison du patronyme français le plus fréquent avec un prénom parmi les plus rares. Est-il un grand artiste ? La description de certaines de ses œuvres peut le laisser croire mais rien n’interdit non plus de penser qu’il a profité de circonstances particulières. Le hasard aurait pu tout aussi bien favoriser n’importe qui d’autre. Son galeriste s’exclame par exemple : « on en est à un point de toute façon où le succès en termes de marché [il veut dire en termes financiers] justifie et valide n’importe quoi » (p 208). Une chose est sûre : Jed Martin n’est pas très exigeant en matière de beauté. Houellebecq le laisse entendre dans le passage suivant : « Ces forteresses quadrangulaires construites dans le milieu des années 1970 en opposition absolue avec l’ensemble du paysage esthétique parisien, étaient ce que Jed préférait à Paris, de très loin, sur le plan architectural » (pp 16-17). Quand on confronte aux chefs-d’œuvre dont la capitale regorge la médiocrité des boites à chaussures qui plaisent à Jed, on peut s’interroger sur l’authenticité de sa vocation artistique. Houellebecq ne partage pas le goût de son héros, c’est pourquoi il souligne la disparate entre les cages à lapin et les immeubles haussmanniens typiques de Paris. Il oppose à ce choix celui du père de l’artiste qui dit : «Le Corbusier nous paraissait un esprit totalitaire et brutal, animé d’un goût intense pour la laideur » (p 220). Et encore : « Le Corbusier qui bâtissait inlassablement des espaces concentrationnaires, divisés en cellules identiques tout juste bonnes pour une prison modèle » (p 223).

Le fait que Jed Martin soit un peintre strictement figuratif, malgré l’incompréhension que ce choix suscite dans le milieu de l’art contemporain, devrait le recommander à nos yeux. Malheureusement, il ne comprend rien à la peinture, pas plus que Houellebecq qui admet lui-même une « évidente absence de culture picturale » (p 196-7). Le choix de la figuration que fait Jed, ne l’empêche pas de sortir une platitude comme celle-ci : « je ne parviens plus du tout à trouver d’intérêt aux natures mortes ; depuis l’invention de la photographie, je trouve que ça n’a plus aucun sens ». Parlant du portrait de Michel Houellebecq, l’auteur (qui s’est mis en scène dans son récit) loue p 185 « l’incroyable expressivité du personnage principal » (sic : y en a-t-il un autre ?). J’y vois une certaine contradiction avec ce qui est dit p 51 où il est précisé au sujet de l’artiste qu’«à Rembrandt et Velasquez il préférait largement, dès cette époque Mondrian et Klee ». Cependant, vers la fin du roman, il semble changer d’avis : « La modernité était peut-être une erreur, se dit Jed pour la première fois de sa vie. Question purement théorique d’ailleurs : la modernité était terminée en Europe occidentale depuis pas mal de temps déjà » (p 348).

Cette posture antimoderniste est confirmée par le passage suivant où c’est Houellebecq (le personnage du roman) qui parle : « Picasso c’est laid, il peint un monde hideusement déformé parce que son âme est hideuse, et c’est tout ce qu’on peut trouver à dire de Picasso, [...] il n’y a chez lui aucune lumière, aucune innovation dans l’organisation des couleurs ou des formes, enfin [...]  absolument rien qui mérite d’être signalé, juste une stupidité extrême et un barbouillage priapique … » (p 176). Un auteur dont le jugement sur le phare de la modernité picturale est aussi sévère ne peut être entièrement mauvais.

Pour une critique littéraire de cette oeuvre d’Houellebecq cliquer sur le lien d’Annie Mavrakis.

 

Deux informations pourraient intéresser les visiteurs de ce site :

Kostas et Annie Mavrakis signeront leurs ouvrages au Salon international du livre et des arts de L’Hay-les-Roses le Vendredi 1er Octobre de 14h à 19h. La manifestation se tient au Moulin de la Bièvre 73, avenue Larroumès. Station Bourg-la-Reine du RER B.

Boris Lejeune expose des peintures et des sculptures à la galerie RUSSKYI MIR du 30 septembre au 30 octobre. Vernissage le 30 sept. à 18h. 7, rue de Miromesnil 75008 Paris. Que des artistes comme Boris Lejeune existent permet de ne pas désespérer de notre époque. Avec lui on est à des années lumière des Murakami, Hirst et autres Koons! 

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3 Réponses

  1. david on 28 septembre 2010 at 15 h 13 min

    « il ne comprend rien à la peinture, pas plus que Houellebecq qui admet lui-même une « évidente absence de culture picturale » (p 196-7) » juste mais à nuancer; vers la fin du roman, l’auteur met en avant sa sensibilité esthétique, visiblement éprouvée: « il filmait ces objets dans sa cave, sur un fond gris neutre destiné à disparaître après insertion dans les vidéos ».

    La conclusion que vous tirez sur l’extrait portant sur la pratique artistique de Picasso est également pertinent; il est à noter toutefois qu’il s’agit ici de l’avis d’un Houellebecq fictionnel faisant appel à l’affectif, il convient donc de ne pas le prendre au pied de la lettre – c’est pourtant l’écueil commis par certains critiques littéraires lorsqu’ils souhaitent rabaisser plus facilement le candidat au Goncourt.

    Pour une opinion davantage complète sur le dernier opus de Houellebecq ainsi que sur son oeuvre en général, je vous recommande de visiter mon blog: http://david-weber.over-blog.com/.

  2. Kostas Mavrakis on 29 septembre 2010 at 10 h 13 min

    Si cher David,comme vous le dites sur votre blog, un premier livre de Houellebecq vous « tomba sous la main » son dernier me tomba des mains tant il est mal écrit. Les répétitions y abondent ainsi que les formulations approximatives et les clichés. C’est tout à fait indigne d’un auteur qui prétend au Goncourt ou à quoi que ce soit. Vous feriez mieux de vous intéresser à des écrivains plus exigeants. Il y en a. Que diriez-vous de Pierre Michon, par exemple?

  3. Jesse Darvas on 5 avril 2011 at 14 h 57 min

    L’avis de Houellebecq sur Picasso n’est pas seulement celui de son moi fictionnel: dans son entretien avec Finkielkraut (émission Répliques) il dit que Picasso est un « très mauvais peintre », le « pire des cubistes », le cubisme étant pour lui en outre ce qu’il y a de pire dans la peinture de l’époque. Il y a une part de provocation mais pas seulement.
    Mais curieusement, il s’abstient dans cet entretien de toute critique sur l’art contemporain, insistant sur le fait qu’il le décrit, et ne le juge pas.
    Enfin, il est un point qui mériterait discussion: les oeuvres de Jed Martin elles-mêmes, qu’en penser? Il me semble qu’il s’agit à chaque fois d’oeuvres dont on peut imaginer, si elles étaient réalisées, qu’elles auraient une valeur artistique réelle. En particulier la dernière, poignante.

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