Le XXIe siècle de Badiou, c’est du passé

21 mai 2010
Par Mavrakis

Badiou ne se lasse pas de revenir sur le lien réciproque de l’universel et du vrai mais il l’entend en un sens surtout spatial plutôt que temporel : vérité en-deçà des Pyrénées, vérité au-delà. En revanche, selon lui, seul un pari permet d’anticiper la confirmation ultérieure de ce qu’on tient pour valable aujourd’hui. Je lui accorde que l’expérience future confirmera ou non certaines vérités mais j’affirme qu’en matière d’art l’expérience historique n’est pas moins concluante. Autrement dit, seul ce qui a un passé peut avoir un avenir. A ce compte, protestera Badiou, on devrait bannir de l’art toute nouveauté. Pas du tout. Reconnaissons seulement qu’il y a de l’invariant. C’est ce que lui-même fait à la page 27 de Logique des mondes en évoquant « un motif invariant, une vérité éternelle, qui est en travail entre le Maître de la grotte Chauvet et Picasso ». Ce dernier a-t-il innové ? Sans doute, de même que ses prédécesseurs qui ont sculpté les chevaux de Saint Marc (provenant de Delphes), ou peint les percherons de Rosa Bonheur pour ne rien dire des bêtes magnifiques d’Uccello et Delacroix. Ils sont très différents les uns des autres tout en incarnant au même degré la caballéité. Ainsi quelque chose ne change pas en art quand il y a du changement. Ce que nous disons des chevaux, nous devons aussi le dire de l’art qui les représente. En quarante mille ans, la peinture a connu de profondes mutations tout en restant de la peinture. Elle fut fidèle à son essence comme art (activité créatrice de formes signifiantes et prégnantes source d’émotion esthétique) et spécifiquement comme peinture en respectant les normes figuratives les plus scrupuleuses. Exigence mimétique et innovation stylistique sont parfaitement compatibles. Comment savons-nous que la figuration appartient à l’essence de la peinture ? L’histoire nous l’apprend. En grec cet art se dit zographia qui signifie dessin de figures (zoa) humaines ou animales. L’abstraction (art décoratif dégradé), n’est pas de la peinture car elle renonce au langage propre à cet art. De plus, n’étant pas universelle (aucune grande civilisation ne l’a connue) elle ne peut prétendre au statut de vérité artistique (au sens de Badiou). Si l’on veut mettre à l’épreuve une vérité en matière de peinture, donc selon Badiou une innovation formelle dans ce domaine, il faut vérifier son respect de cet invariant constitutif de l’essence du pictural, à savoir l’imitation du visible dans le cadre de la définition de l’art en général. C’est à cette condition que cette innovation appartient à l’histoire de la peinture.

Voyons maintenant comment, dans l’entretien accordé à During, Badiou respecte ou plutôt foule aux pieds les principes qu’il a lui-même énoncés. « Le propre du siècle, dit-il, a été de combiner le motif de la destruction et celui de la formalisation ». Virtuose des tours de passe-passe, Badiou commence par dire « le propre du siècle » pour passer quelques lignes plus loin à une généralisation vertigineuse. « Toute nouvelle  »école » de l’art, plastique … etc. peut-être définie comme une réponse à cette question » : « quelles sont les formes nouvelles dans lesquelles s’accomplit la destruction des anciennes représentations ? ». De plus, il identifie les « formes » en arts plastiques au formalisme axiomatique en mathématique, ce qui est une monstruosité conceptuelle. Si l’on tente de clarifier des questions qu’il embrouille à plaisir, on dira que le prétendu art moderne ou contemporain n’a pas détruit les anciennes formes de représentation ; il a détruit la représentation purement et simplement. Quant aux différentes  »écoles » qui se sont succédé dans l’histoire de l’art, elles ne détruisaient rien au sens où le XXe siècle a détruit. Le sculpteur Lyssipe avec son nouveau canon a-t-il détruit celui de Policlète ? En réalité, les soi-disant avant-gardes de ce siècle détruisaient l’art et du coup toute possibilité d’innovation formelle artistique. Badiou serait bien embarrassé s’il lui fallait indiquer l’invariance dans l’art au XXe siècle par rapport aux époques antérieures. Il a beau dire, l’art du XXIe siècle qu’il envisage ne peut être qu’une morne répétition du non-art, donc un phénomène révolu.

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