Rancière illustré par l’illustre Boltanski

22 janvier 2010
Par Mavrakis

Dans Malaise de l’esthétique, Rancière décrit ce qu’il a vu à Paris dans une exposition d’art contemporain intitulée : « Voilà. Le monde dans la tête ». Il s’agissait pour l’essentiel, dit-il, d’«étalages d’objets quelconques » (p 77). Il y observe avec bonheur et sans la moindre réticence la vénération dont sont entourés des annuaires de téléphone périmés, les photographies d’un album de famille, un jeu de dés multicolores, un camping-gaz. Il ne fait pas de difficultés pour reconnaître que ce genre d’inventaire « rapproche l’art du plasticien de celui du chiffonnier » (p 78). Mais pour lui, cette louable humilité rabaisse le grand artiste au niveau du commun des mortels et en particulier des petites gens, ce qui autorise l’assimilation inverse haussant l’étal du fripier à la dignité d’œuvre d’art. C’est en tout cas ce dont rêve Rancière mais malheureusement l’Etat n’applique pas les principes de ce philosophe et n’attribue pas les commandes publiques par tirage au sort comme il aurait dû le faire aussi pour les portefeuilles ministériels. Cela casserait le marché spéculatif du non-art. C’est donc Boltanski et non le fripier lambda qui reçoit la plus vaste verrière de France pour y loger un égo à sa mesure. Mais, dira-t-on, ce lieu, comme son nom l’indique, est grand. Quel Michel-Ange, quel Tintoret pourrait le remplir ? Rassurez-vous, Boltanski, pourvu qu’il ait dévalisé le stock des Emmaüs, serait capable de couvrir le cirque de Gavarnie (quelle rigolade pour les gypaètes !). Dépourvu de la moindre trace d’imagination et ne laissant deviner aucun indice d’inventivité, cet homme était fait pour réussir comme « artiste contemporain ». A l’instar de Buren, il savait que son seul recours était l’exploitation répétitive de son fonds de commerce. En 1988, il fait voir à Toronto une installation : des fripes. En 1997 il expose à Paris une installation intitulée non pas « L’île des morts », comme le tableau sublime de Böcklin, mais « Le lac des morts ». Des fripes encore. Et aujourd’hui au Grand Palais ? Des fripes toujours.
Au XIXe siècle, les gens, dit-on, visitaient le Salon des refusés pour se payer une pinte de bon sang en s’esclaffant devant les Impressionnistes. Aujourd’hui, la situation est l’inverse. C’est des larmes que vous verseriez, croyais-je, à la vue de la pyramide de Boltanski en vous souvenant du chef-d’œuvre de Grün « Vendredi au Salon des Artistes français » (1911).  J’y suis pourtant allé pour accompagner un ami qu’appelait le devoir professionnel et je ne l’ai pas regretté. Voulez-vous savoir à quoi ressemble un snob, un profane, un idiot (au sens étymologique) ? Eh bien, allez au Grand Palais, vous en verrez une belle collection. Ils sont reconnaissables à l’expression recueillie et pénétrée qu’ils arborent et qui leur est sans doute inspirée par les chroniques de Philippe Dagen. Autrefois, on riait devant certains tableaux, maintenant on rit devant certains spectateurs. Ils sont tellement persuadés, les malheureux, de décrypter, grâce au journaliste, des intentions d’une insondable profondeur, « oh altitudo ! », qu’ils se sentent parfaitement contents d’eux-mêmes. Certains d’entre eux accompagnent leurs élèves. Ils leur apprennent à respecter la bêtise et à ne pas se fier à leur jugement (ou à bien le dissimuler) face aux puissants. Or il faut l’être pour disposer du Grand Palais. Peut-on concevoir éducation civique plus efficace ?

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Une réponse

  1. J.JOSEPH on 3 février 2010 at 15 h 13 min

    Vos méchancetés contre l’imposture de « l’art contemporain » me ravissent. Cependant,de même qu’un point froid est nécessaire à la convexion de l’air en matière de chauffage, on peut vérifier que ce non-art permet aux vrais chefs d’oeuvre d’irradier avec plus d’efficacité et de faire circuler les flux des neurones : il y a deux semaines, au Musée de Tours où sont présentées quelques oeuvres de Mantegna, j’ai longé sans trop y regarder une immense surface couleur brique (?) à laquelle personne ne prétait attention (le snobisme n’est pas obligatoire en province) et qui me semblait être un « espace en cours d’aménagement ». Ce n’est qu’en redescendant l’escalier et avec un certain recul que je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’une oeuvre grandiose du défunt O.Debré (je rougis encore de mon inculture).
    Félicitons l’adminisration du musée pour cette mise en condition un peu brutale du profane venu admirer Le Christ au Jardin des Oliviers, même si c’est devant le mur de l’Olivier, fruit mûr et parfait de la vengeance divine, qu’il conviendrait de verser le plus de larmes !

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