Dialogue avec Alain de Benoist

15 janvier 2010
Par Mavrakis

Dans le numéro 134 de son excellente revue Eléments, Alain de Benoist recense mon dernier livre avec le sérieux et la franchise qu’on se plait généralement à lui reconnaître. Cette recension, reproduite ici à l’attention des lecteurs de ce blog, comportant, cependant, une inexactitude elle appelle de ma part la mise au point qu’on lira plus loin.

Badiou mis à nu

C’est d’abord l’histoire d’une amitié rompue. Dans les années 1970, Kostas Mavrakis et Alain Badiou travaillaient ensemble à la revue maoïste Théorie et Politique. Le premier était alors le disciple et l’ami du second. Après quoi leurs itinéraires ont divergé. Mavrakis est aujourd’hui devenu un traditionaliste chrétien. Badiou a développé une œuvre philosophique fondée sur l’idée d’une vérité universelle abstraite, en même temps que, côté praxis, il s’engageait dans un « sans-papiérisme » échevelé (« tous les ouvriers qui travaillent ici sont d’ici et doivent être honorés comme tels, singulièrement les ouvriers de provenance étrangères » !). En 2005, il prononçait dans son livre intitulé Le siècle un panégyrique de l’art contemporain, que Mavrakis dénonçait au même moment, avec force, comme un « non-art ». La rupture devenait inévitable. Mavrakis considère aujourd’hui toujours Badiou comme « le plus grand philosophe vivant » (ce qui est un peu excessif), mais il ne le regarde pas moins comme un « adversaire » (ce qui est un peu faible). Dans ce livre remarquablement bien écrit, il cerne ce qui les sépare, ou plus exactement ce qu’il refuse dans le « système » Badiou. Ce dernier, bien entendu, est longuement critiqué pour ses vues en matière artistique. Son athéisme est par ailleurs dénoncé avec des arguments qui plairont aux croyants. Abordant le terrain politique, Mavrakis n’a pas de mal à montrer que les positions de Badiou rejoignent paradoxalement celles du libéralisme qu’il prétend combattre : « Sur la question des immigrés clandestins, il ne remarque pas qu’il est dans le même camp que les patrons et les médias ». D’où cette conclusion : « [son] progressisme est celui du grand capital mondialisé ». L’ouvrage s’achève sur un aperçu des lettres que les deux frères ennemis ont récemment échangées. A noter que Mavrakis aborde aussi les violentes critiques opposées à Badiou par certains « intellectuels judaïsants » (Eric Marty, Jean-Claude Milner). On a du mal à le suivre quand il assure qu’Israël est aujourd’hui « aux avant-postes de toutes les nations qui résistent au rouleau compresseur et niveleur de la mondialisation ».

Kostas Mavrakis, De quoi Badiou est-il le nom ? Pour en finir avec le (XXe) siècle, L’Harmattan 127 p, 13 euros.

Réponse à Alain de Benoist

La brève note consacrée à mon dernier livre par Alain de Benoist est un chef-d’œuvre de concision. Elle donne une idée assez juste et complète des principaux points de ma critique d’Alain Badiou et contient des appréciations flatteuses pour lesquelles je remercie l’auteur. J’aurais mauvaise grâce à lui reprocher certaines approximations car elles sont la loi du genre. Il m’est impossible en revanche de laisser passer une allégation qui n’est pas diffamatoire dans son intention mais donne lieu à un fâcheux malentendu. Je suis devenu, dit-il, « un traditionaliste chrétien ». Chrétien, certes, (et fier de l’être), mais ni traditionaliste ni partisan du dernier concile. Ma qualité d’orthodoxe fait que ces oppositions ne me concernent pas et qu’il est superflu pour moi et pour tous ceux qui appartiennent à ma confession de se prononcer sur elles.
La tentation fut sans doute forte de se débarrasser de mon christianisme en me rejetant du côté d’une aile minoritaire et décriée du catholicisme. Mutatis mutandis, c’est le type d’opération dont Alain de Benoist fut la victime quand ses détracteurs l’ont d’abord classé (par association) à droite, puis à l’extrême droite et enfin du côté de Le Pen. Ayant été longtemps l’objet d’un injuste ostracisme, il devrait faire attention en distribuant des étiquettes stigmatisantes.
La seule critique à la fois nette et allusive que m’adresse Alain de Benoist figure dans sa conclusion où je lis : « On a du mal à le suivre [Mavrakis] quand il assure qu’Israël est aujourd’hui ‘‘ aux avant-postes de toutes les nations qui résistent au rouleau compresseur et niveleur de la mondialisation’’». Pour quelle raison a-t-il du mal à me suivre ? Se pourrait-il qu’Israël ne défende pas son indépendance comme Etat national ? Ou bien dois-je comprendre qu’Alain de Benoist interprète mon approbation d’Israël sur un point très particulier, à savoir sa résistance à certains effets de la mondialisation, comme cautionnant en bloc l’oppression des Palestiniens ? Dans ce cas je précise que l’hubris dont se rend coupable le gouvernement de Jérusalem en comptant uniquement sur la force pour régler son conflit avec les Arabes (y compris la Syrie et le Liban) est à la fois moralement injuste et politiquement fatale si l’on considère les choses dans le long terme. Qu’arrivera-t-il quand l’Etat juif ne pourra plus compter sur l’Amérique et qu’il n’y aura ni cargaison d’armes ni zouaves pontificaux pour le sauver ? Il sera noyé dans l’océan arabo-musulman comme la Rome du Pape dans l’Italie unifiée. Conformément à un principe universel de la diplomatie, c’est maintenant, quand ils sont les plus forts, que les Israéliens devraient faire des concessions en vue d’une paix durable.

L’échange de répliques prend fin

J’ai reçu de la part d’Alain de Benoist une réponse qui m’a entièrement satisfait. Ma mise au point amputée de quelques propos désobligants sera insérée dans le prochain numéro d’Eléments 

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