De Duchamp à Gober. L’historicisme anhistorique du non-art

10 janvier 2010
Par Mavrakis

L’expression « art contemporain » désigne une réalité intemporelle congruente avec le néant qui l’habite. L’objet quelconque admis dans une exposition était « contemporain » en 1914 et l’est resté un siècle après. La seule différence est qu’on le prend de plus en plus au sérieux. Les monochromes d’Alphonse Allais étaient des facéties en 1880 (1), ceux de Rodtchenko en 1922 proclamaient la mort de l’art mais quand dans les années 50 ou 60 du siècle passé Klein ou Rhyman refirent le même geste, celui-ci fut salué comme un chef-d’oeuvre. Ainsi futaccomplie la prophétie d’Alphonse Allais qui se disait précurseur des grands peintres du XXe siècle. La logique du non-art contemporain obéit à une compulsion de répétition. En 1916, Duchamp désireux de se moquer des faux amateurs d’art et vrais snobs, prétend exposer un urinoir. En 1991, sérieux comme un pape, Gober expose au Musée du Jeu de Paume sous les applaudissements unanimes trois urinoirs. On pourrait multiplier les exemples. Aujourd’hui le minimalisme des rayures de Buren surechérit sur le minimalisme des carrés de Malévitch. Rauschenberg expose un effaçage longtemps après Picabia. Christo emprunte à Man Ray et à Kantor l’idée de l’emballage et ce plagiare devient célèbre. Le règne du non-art met, par définition fin à l’art et donc à son histoire alors que l’innovation historique était son seul titre de légitimité. C’est pourquoi être de son temps à notre époque c’est n’être d’aucun temps. Les soi-disant artistes qui se vouent à cette ambition sont tenus de rompre avec toutes les écoles d’autrefois et s’installer dans leur négation immuable qui, de ce fait, se situe hors du temps. Ceux, au contraire, qui se proposent d’abandonner cette posture stérile ne pourront faire autrement que renouer avec l’art, son histoire, ses traditions en assumant à nouveaux frais les exigences imposées par cette fidélité seule à même de produire d’authentiques nouveautés artistiques.

(1) L’un deux qui était blanc s’intitulait « Première communion de jeunes filles chlorotiques par temps de neige ».

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Une réponse

  1. Faujour on 12 janvier 2010 at 13 h 09 min

    M. Mavrakis,

    Je vous invite à vous pencher sur ce documentaire diffusé par Arte & consacré au Caravage : http://plus7.arte.tv/fr/1697660,CmC=3011734.html

    Je n’en suis qu’au début, mais il semble que cela incline à une démonstration du genre « Caravage est bon PARCE QUE Kounellis, Manzoni (« Le Caravage de l’après guerre », nous dit un docte meussieu), Damien Hirst en sont la descendance » !!!

    Il semble, d’après le début de ce docu, que ce qui est retenu de Caravage ce sont la nouveauté (pourquoi pas, au fond, puisque cela est vrai) et la provocation (deux des grands thèmes idéologiques de l’AC/non-art)… comme si le génie immense du Caravage se bornait à cela… et au fond… à une justification lointaine du n’importe quoi non-artistique.

    Il nous est tracé assez schématiquement – pourquoi s’attarder sur le pourquoi et le comment, puisque c’est « évident » ? – un lien allant de Caravage à Rembrandt (jusqu’ici ok, mais il n’est pas certain que le choix du « Boeuf écorché » soit le plus frappant et judicieux…), puis à Kounellis exposant des morceaux de boeuf sur des plaques d’acier, puis Damien Hirst et ses bestiaux écartelés et exposés dans le formol.

    Pour peu, ils nous y colleraient aussi l’autre fou de Günther von Hagens…

    Je poursuis le visionnage, avec d’emblée quelque circonspection.

    Cordialement,

    MF

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