Controverse sur Rancière

17 décembre 2009
Par Mavrakis

L’auteur d’un blog intitulé Random thoughts m’attaque violemment pour avoir critiqué un texte de Jacques Rancière où l’on pouvait lire ceci:

« pourquoi donc considérer que l’art en général est en crise si celui qui venait dans un musée voir de la peinture trouve à sa place des tas de vieux habits, des empilements de postes de télévision ou des porcs coupés en deux? Et si même on pouvait taxer [tout cela] de nullité [Rancière n'en est pas sür] pourquoi l’éclipse momentanée d’un art parmi d’autres serait-elle la catastrophe de l’art? »

A cela je répondais en ces termes. Ce qui s’exprime ainsi [...] c’est le mépris de la peinture [...] Puisque leur art et un parmi d’autres, qu’importe le génocide des peintres? De même puisque les Juifs étaient un peuple parmi d’autres en quoi le reste de l’humanité est-il atteint par leur disparition? Au dmeurant si tout le monde trouvait normal de voir dans un musée le genre d’objets qui ne dérangent pas Rancière l’éclipse de la peinture ne serait pas mompentanée mais définitive. Ce symptôme de barbarie a déjà eu des répercussions sur toute la gamme des créations artistiques. Certains – mais ce sont des poètes – l’ont pressenti : Yves Bonnefoy, par exemple, ou Peter Handke, pour qui « la perte de l’image est la plus douloureuse de pertes ».

Mon allusion à la Shoah suscita l’indignation de l’auteur du blog cité. Je fus ainsi amené à lui adresser la réponse suivante.

Cher ami,

Eliminer la race des peintres en tant que tels n’est pas la même chose que les tuer. C’est entendu. Mais qui dit le contraire? Comparaison, parallélisme, analogie ne signifient pas identification. Les hyperboles ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Dois-je préciser que j’utilise le mot « race » à l’un des sens qu’il a toujours eu comme vous l’apprendra un bon dictionnaire? Mon but en recourant à la figure de rhétorique qui vous a tant choqué (à tort) était de secouer le lecteur. Apparemment j’y suis parvenu. On peut alors passer aux chose sérieuses comme de porter un jugement correct sur le non-art et les thèses de Rancière le concernant. Thèses contre lesquelles je mobilise bien d’autres arguments et ce, non pas dans un article, comme vous le dites mais dans mon dernier livre: De quoi Badiou est-il le nom? Pour en finir avec le (XXe) Siècle.

Mon contradicteur ayant à nouveau tenté de me refuter dans une très longue note intitulée « Duplique » à laquelle on se reportera sur le blog cité, je lui ai laissé l’ultime commentaire suivant.

Cher Monsieur,  Nous partageons des valeurs qui devraient rendre notre controverse inutile. Ne rendons pas principale une contradiction secondaire, comme disait Mao et ne perdons pas de vue les problèmes de fond sur lesquels il semble que nous soyons proches. En vous répondant une dernière fois je ne vise qu’à dissiper des malentendus. Passons rapidement sur trois premiers points :

1. Le  syntagme « de même » introduit dans mon texte un simple parallélisme.

2. Vous assimilez l’hyperbole à l’exagération. Or la première peut être justifiée, jamais la seconde.

3. Le philosophe ne doit pas dédaigner les fleurs de la rhétorique. Elles assurent la bonne transmission des idées tout comme en art la forme contribue à communiquer le contenu.

4. Vous imaginez un contradicteur qui retournerait contre moi une argumentation homologue à la mienne. Il aurait tort, dites-vous. Certes, mais pour une raison de fond, nullement à cause du procédé rhétorique. Dans mon livre Pour l’Art. Eclipse et renouveau j’ai montré qu’on peut distinguer l’art du non-art qui en est non le contraire mais l’inverse au sens de Badiou (ce qui n’a rien de commun avec ce dont il est l’inverse). La substitution du non-art à l’art dans le domaine de la peinture et de la sculpture qui entraîna l’élimination des artistes dans ces deux disciplines est criminelle purement et simplement (sans hyperbole). Je sais de quoi je parle étant un survivant de ce forfait. Très naturellement je souhaite que cette usurpation d’identité prenne fin. Suis-je semblable à un génocidaire ? La réponse à cette question peut être oui ou non. Cela dépend. L’argumentation de mon contradicteur fictif n’est pas « ridicule ». Elle présuppose seulement que le non-art a une haute valeur artistique. A cette condition elle est irréprochable. En revanche on la rejettera si l’on tient son présupposé pour faux et même absurde. Ce qui est le cas.

5. Dans « La préparation du roman » Roland Barthes, évoquant la menace de dépérissement ou d’extinction qui pèse sur la littérature, parle d’ »une sorte de génocide spirituel ». A l’avenir vous adresserez vos reproches acerbes à Roland Barthes.

Ai-je été trop sévère à l’égard de Rancière notamment au sujet de son mépris de la peinture ? Pour en juger, il faut lire les pages 66-72 de mon livre sur Badiou dans lesquelles je cite Rancière comparant les tableaux du Louvre à des alignements de portraits de famille.

 

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