Duchamp et Bernar Venet

11 août 2009
Par Mavrakis

On sait que Marcel Duchamp ne s’est jamais considéré comme un grand artiste et qu’il s’indignait de la récupération dont il fit l’objet de la part des modernistes. « Je leur ai jeté l’urinoir à la tête et voici qu’ils en admirent la beauté », disait-il. Pour lui, ses ready made étaient des provocations anti-artistiques. Rien d’étonnant si les objets en question furent jetés à la poubelle par sa femme et sa sœur lors d’un déménagement. Sortant de la première exposition du Pop Art, dans les années 60, il émit un jugement entièrement négatif sur cet « art » qui se réclamait pourtant de lui. Le Français Bernar Venet qui passe aux Etats-Unis pour l’un des fondateurs du conceptualisme (il s’est illustré en exposant un tas de charbon) fit en 1967 les frais de l’esprit sarcastique de son héros. Voici le récit qu’il a donné de leur rencontre. « J’avais 26 ans, et c’était un mythe vivant. Il est assis dans son fauteuil, à fumer son cigare. Je lui montre des photos des œuvres, il apprécie, et me demande pourquoi je fais ça. Quand je lui ai expliqué que j’avais exposé un enregistrement de la conférence d’un physicien, il me dit : ‘‘ Mais alors, vous vendez du vent ?’’. Sur le moment, je n’ai pas pris ça pour un compliment. Mais il sourit, prend un crayon, et écrit sur son journal : ‘‘ La vente du vent est l’event [événement en anglais] de Venet ’’. Je suis resté comme un con, et on a éclaté de rire » (entretien accordé au Monde du 7 août 2009). Apparemment, Venet n’a toujours pas compris, quarante ans après, l’humour moqueur de Duchamp. Celui-ci lui aurait-il demandé « pourquoi faites-vous ça » s’il avait apprécié ses « œuvres » ? Venet n’a même pas saisi ce que Duchamp tentait de lui faire entendre avec sa phrase riche en paronomases auxquelles s’ajoute un joli anagramme sur son nom. A notre époque, c’est en faisant événement qu’on gagne sa minute de célébrité. Peu importe les artifices auxquels on a recours et même s’ils reviennent à « vendre du vent ». 

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