A nouveau sur peinture et photographie (Harouel suite)

3 mai 2009
Par Mavrakis

A en croire Harouel, vers 1850, la photographie commence à être pour la peinture un dangereux rival », ce qui aurait été « fatal à beaucoup de peintres ». Lesquels ? Des noms s’il vous plaît! En dépit de l’absence de tout élément de preuve, Harouel insiste et prétend qu’à partir de cette date « la peinture de portraits devient une profession sinistrée ». Rien n’est plus faux. Encore au début du vingtième siècle, John Singer Sargent, Giovanni Boldini, Jacques-Emile Blanche, Sir Philip Làszlo auront un immense succès à l’échelle internationale et jusque dans les années cinquante et soixante Pietro Annigoni, Karel Willinck obtiendront des commandes de la part des plus hauts personnages de la société y compris parmi les têtes couronnées[1]. Ces artistes étaient des stars que l’homme de la rue connaissait. Ils n’ont pas eu de successeurs, à l’exception de Lucian Freud, parce que la peinture a été ostracisée, exclue de toute visibilité médiatique et muséale. On voit qu’Harouel inverse le rapport de cause à effet. Les classes dirigeantes ont d’abord banni la peinture et c’est pour cette raison que la photographie l’a remplacée dans le domaine du portrait. Quant à la peinture d’histoire, elle avait commencé à décliner dès le milieu du dix-neuvième siècle (voire avant) sans que la photographie y fût, ou pût y être, pour quoi que ce soit.

L’erreur d’Harouel réside dans sa définition réductrice de la peinture. Pour lui, elle servait à « reproduire exactement […] les lieux, les êtres et les choses » (p 15). La création de ces images aurait été le monopole des artistes. Or la photographie les aurait dépouillés de cette « rente de situation » (p 16). En disant cela, notre ami donne involontairement des arguments à ceux qui haiïssent la peinture car si telle était sa fonction, cet art aurait été superflu dès l’origine puisqu’il aurait redoublé des apparences qu’il nous est loisible de contempler sans son aide. En fait, Harouel n’a pas la moindre idée de ce qu’est le travail artistique et il n’a pas cherché à s’instruire auprès de ceux qui savent. Loin de se contenter de transcrire fidèlement le visible, le peintre, même quand il représente une veduta, transfigure ce qu’il voit. Quand il dessine un nu, cette figure est construite. C’est pourquoi il donne du monde une figuration toujours imaginaire. Ce qu’il cherche ce n’est pas l’exactitude mais la ressemblance expressive et poétique. Baudelaire avait ressenti avant tout le monde les signes avant-coureurs du déclin de l’art quand il accusait le réalisme du Courbet (et déjà d’Ingres !) d’immoler l’imagination.

Dans mon livre Pour l’Art. Eclipse et renouveau, j’écrivais ceci à la page 43 : « Ce n’est pas, comme on a pris l’habitude de le dire, la photographie qui a supplanté la peinture figurative en se chargeant de la reproduction du visible, c’est la domination du naturalisme qui a convaincu certains esprits que la mimésis était superflue puisqu’elle faisait double emploi avec cet art mécanique. Ce n’est pas la photographie qui a concurrencé la peinture, c’et la peinture naturaliste qui en concurrençant la photographie a contribué à s’éliminer elle-même. Oscar Wilde a bien vu le danger quand il adressait son éloge sarcastique (et sans doute injuste) au peintre du Derby Day, William Frith, qui « a tant fait pour élever la peinture à la dignité de la photographie ».

(A suivre)

 [1] Harouel aurait intérêt à consulter quelques livres sur le sujet par exemple celui de Patrick Chaleyssin sur La peinture mondaine de 1870 à 1960 ainsi que les monographies sur les peintres que je cite. 

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