Qu’est-ce le travail artistique?

8 décembre 2008
Par Mavrakis

Sous le titre « On croit rêver, draguer devient un ‘‘travail’’ ! » Philippe Tesson s’indigne dans Le Monde daté du 6 décembre 2008 de ce que la Cour d’appel de Paris a fait de la participation à une émission de télé-réalité un « travail ». Les juges avaient pourtant refusé d’accorder aux plaignants le statut d’artistes interprètes qu’ils revendiquaient. Même pas comédiens, que seraient-ils ? « Assumer la liberté de ne rien faire, jouer à se montrer, exposer au monde son insignifiance, son oisiveté, sa médiocrité, est-ce du travail ? » et ne dévalorise-t-on pas cette notion en le prétendant ? Philippe Tesson a mis le doigt sur la manifestation d’un phénomène plus vaste qu’il ne le croit L’erreur qu’il dénonce procède d’une « logique » qui a triomphé dans un autre domaine du visuel : les arts plastiques. Accumuler un tas de charbon, déverser un tombereau d’ordures, exposer des excréments recouvrant une image de la sainte vierge est qualifié de travail par des charlatans et les séides du pouvoir, les fameux « inspecteurs de la création » du ministère de la culture. Buren se réfère à ses rayures en usant de ce mot qui s’applique à tous les objets du non-art contemporain tels les rayonnages garnis de marchandises diverses par Beuys ou Damien Hirst, les veaux entiers ou coupés en deux et plongés dans du formole de ce dernier etc. Quelque fois il s’agit d’ailleurs bel et bien de travail comme celui du genre happening accompli dans de nombreux pays par un « artiste contemporain » subventionné par l’Etat français et consistant à balayer un espace publique. Bref tout est travail comme tout est de l’art ce qui revient à dire que rien ne l’est. Il est clair qu’on ne peut continuer à utiliser les mots n’importe comment et qu’une sérieuse « rectification des dénominations » confucéenne s’impose si l’on veut soigner notre civilisation bien malade. 

Le travail proprement dit est le paradigme et la métaphore de toute « pratique transformatrice ». Comme les pratiques le sont toujours l’expression est pléonastique. Pour savoir si une activité est un travail il suffit de s’interroger sur ce qu’elle transforme, avec quels moyens et en vue de quel résultat (ou produit). En simplifiant on dira que la création artistique transforme les formes et produit des beautés nouvelles. Ici « beautés » appartient au même champ lexical que la notion de style et doit être entendu au sens du mot « vérités » chez Alain Badiou. Cependant toutes les œuvres artistiques, même en considérant les plus marquantes, ne créent pas un style nouveau. Elles sont pourtant le produit d’un travail comme l’indique le mot grec (ergon) pour œuvre. Dans ce cas le peintre a réalisé un spectacle nouveau en interprétant et en combinant des motifs fournis par son expérience visuelle orientée. Par exemple le dessin d’après le model dont la pose et l’éclairage ont été choisis par l’artiste est déjà une « invention » au sens que ce mot avait au seizième et au dix-septième siècle. Ce type de travail ne transforme pas seulement les matériaux, il transforme aussi l’agent dont il affine la sensibilité et accroit la virtuosité. La transformation dont témoignent les « inventions dont je viens de parler est d’autant plus importante que l’œuvre finale combine plusieurs de ces figures et d’autres motis en un ensemble esthétiquement satisfaisant (beau). L’activité qui conduit à ce résultat mérite alors d’être qualifiée de travail. Certes, le balayeur mentionné plus haut transforme les surfaces sur lesquelles il exerce ses talents : elles sont de plus en plus propres. Mais il faut être un « inspecteur de la création » du ministère de la culture pour y voir un travail artistique.        

Laisser un commentaire

Livres

De quoi Badiou est-il le nom ? Pour en finir avec le (XXe)Siècle

De quoi Badiou est-il le nom ? Pour en finir avec le (XXe)Siècle.

Badiou est le nom oxymorique d’un libéralisme autoritaire, maoïste et moderniste. Il est aussi le nom d’un philosophe non négligeable sur lequel on peut s’appuyer pour combattre les mauvaises causes dans lesquelles il s’est fourvoyé. C’est ce qu’entreprend Kostas Mavrakis en poursuivant son frère ennemi dans les domaines de la politique, de l’esthétique et de la religion...

Lire la suite ...

Pour l'Art. Eclipse et renouveau

Pour l'Art, éclipse et renouveau

L’art contemporain n’est ni art ni contemporain. Ce syntagme fait occuper la place de l’art tout court par le non-art. Une rhétorique habile est déployée pour présenter comme arriéré ou réactionnaire quiconque ne s’en laisse pas conter car les intérêts à ménager sont considérables . Comment et pourquoi s’est accomplie cette résistible ascension de la barbarie ? ...

Lire la suite ...