Les Koons à Versailles

10 octobre 2008
Par Mavrakis
Hanging Heart de Jeff Koons au château de Versailles

Jeff Koons au château de Versailles

L’article qui suit a été publié dans Monde et Vie, n° 799 (30 sept. 2008). J’y ai ajouté quelques informations significatives qui amuseront (ou attriste-ront) le lecteur.

Ce qu’on devrait nommer non-art s’étale au Louvre, au musée Rodin, au château de Fontainebleau et au palais de Versailles sans compter des expositions plus anciennes à Saint-Etienne-du-Mont et Saint-Eustache. Il y est invité par les autorités de l’Etat et de l’Eglise qui se gardent bien d’accorder ce privilège aux artistes véritables, condamnés à une sorte de clandestinité. Comment expliquer un phénomène aussi étrange et qui sans doute, un jour, paraîtra monstrueux ?

Après avoir consacré des milliards en France et dans le monde à la construction de musées du prétendu « art contemporain », les tenants de cette supercherie ont dû se rendre à l’évidence : le public cultivé déserte ces espaces. La solution qu’ils ont trouvée à leur problème de fréquentation a été de coloniser et de parasiter les hauts lieux du grand art traditionnel. De la sorte, ils peuvent aussi insinuer l’idée que le non-art est de l’art au même titre que celui d’autrefois avec l’avantage d’être contemporain. Cette propagande est bien éloignée de la vérité car l’art contemporain est centenaire et prend le contre-pied de l’art.

L’identification du non-art à l’art est une usurpation d’identité grâce à laquelle le premier se substitue au second afin de l’éliminer car il ne peut en supporter la concurrence pas plus que les ténèbres ne peuvent subsister en présence de la lumière.Le monde du non-art s’est hissé à sa position dominante en s’appuyant sur des caractéristiques d’une époque où plus que jamais règne l’argent. Jadis une œuvre d’art était recherchée parce qu’elle était source de délectation esthétique. Aujourd’hui on lui attribue de la valeur parce qu’elle coûte cher. Il y a confusion de la valeur d’échange avec la valeur d’usage. C’est bien commode pour les béotiens fortunés car pour apprécier les objets « art contemporain », il suffit de savoir compter, alors que discerner le remarquable du médiocre dans l’art proprement dit exige du goût et de la culture.

La cote du non-art est maintenue grâce à la conjonction de trois tendances prédominantes chez ses acquéreurs. Ce sont avant tout de nouveaux riches collectionneurs, joueurs et snob. Se fixer sur n’importe quel objet indépendamment de sa valeur réelle est typique de la manie du collectionneur. Le joueur, quant à lui, veut gagner beaucoup et vite. S’il peut influencer la chance parce qu’il détient certaines informations ou parce qu’il peut créer certains événements c’est mieux que de jouer à la roulette. Il devient alors spéculateur. La spéculation sur l’art contemporain est celle qui, pour quelques-uns, présente le moins de risques tout en étant la plus gratifiante parce qu’elle flatte leur snobisme. Daniel Buren l’a reconnu candidement dans une interview au Monde du 25 juillet : « La seule façon pour un nouveau riche de passer la barrière infranchissable de l’establishment, c’est d’y entrer par le biais du monde de l’art. Celui qui donnait dix œuvres au Musée d’art moderne de New York pouvait dîner à côté de Rockfeller » (fondateur du musée). Pour faire fonctionner les réflexes du snobisme; pour faire saliver au bon moment les chiens de Pavlov, il fallait cependant un conditionnement préalable. Il fut assuré par le discours habile des avant-gardistes qui commencèrent par persuader les philistins bourgeois que plus une œuvre s’éloignait de la conception canonique de l’art plus elle était géniale. Dans un second temps, ils ont exploité la peur panique des politiciens de ne pas être assez modernes, assez avancés. En effet, chez le snob, rien ne rend bête comme la peur de le paraître.

Cette situation ne durera pas toujours. L’idole de la modernité est vouée à la faillite comme les précédentes, par exemple le communisme lui aussi fondée sur la croyance au productivisme et au progrès qu’il apporterait. Un progrès dont on voit qu’il détruit la planète. En attendant, l’Etat, loin de mener une « politique de civilisation », propage la barbarie en prenant en otage les visiteurs de Versailles. Les princes qui nous gouvernent se sentent apparemment obligés de promouvoir des charlatans à cause des intérêts colossaux en jeu : qu’on songe aux milliards qui partiraient en fumée si l’on reconnaissait que le roi est nu et que le non-art est du non-art au grand dam de MM Pinault, Arnault, Saatchi, Ludwig et compagnie.

Kostas Mavrakis

non-art, anti-art, avant-garde, modernisme, figuration, mimésis, Philippe Dagen

Je ne suis pas lecteur du Canard enchaîné mais peut-être ai-je tort. L’amie, Christine Sourgins, m’a envoyé une coupure de ce journal en date du 24 septembre 2008 dans laquelle un article intitulé : « Arrête de faire le Koons ! » nous apprend que Monsieur Denis Verdier-Magneau directeur du « développement culturel » du château de Versailles a mis en garde les guides et interprètes professionnels contre toute critique de l’exposition Jeff Koons. Dans sa missive comminatoire le bureaucrate précise que « si nous venions à constater que les propos des personnes habilitées à exercer un droit de parole […] étaient irrespectueux à l’égard des choix culturels de l’EPV (Etablissement public de Versailles) nous nous verrions dans l’obligation de leur restreindre l’accès au  musée et au domaine national de Versailles ». Ce qui priverait automatiquement lesdites personnes de leur gagne pain.

Le Canard conclut par ces mots « Et ceux qui persistent à se gausser du nouvel art officiel, au goulag ! » Croire que nous vivons en démocratie est une erreur en effet puisque dans un domaine public certains sont habilités à exercer un droit de parole et d’autres non. Pour que nul ne s’y trompe l’administration de l’EPV a supprimé le livre d’or sur lequel il aurait été loisible aux visiteurs d’exprimer leur avis sur  l’exposition Koons. Eux aussi sont fermement invités à se taire. Surtout ne pas contrarier le milliardaire Pinault grand collectionneur de Koons devant l’éternel dont la commissaire de l’exposition a été la salariée. Ah! si tous les journalistes faisaient preuve de la même liberté que Peter Plagens. Se référant au Coeur suspendu dans le Time du 22 décembre 2008 il ironisait sur « les clichés fades » et la « babiole pour la saint Valentin » en acier fabriquée dans l’usine de Jeff Koons où s’affairent 80 ouvriers.

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